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Yvan notre guide à Vinales

Nous avions rendez-vous à 9h précises à notre Casa particular pour la visite des environs de Vinales, région qui abrite les plantations de tabac les plus reconnues pour fournir le tabac des meilleurs cigares au monde. Un petit homme nommé Yvan nous attendait, les jambes à demi couvertes dans de grands bottes de plastique vert, le visage buriné par des heures passées dans les champs ou le soleil tropical pourrait cuire un œuf en trente secondes. Il avait le regard espiègle d’un enfant qui avait grandi trop tôt mais la lueur dans ces yeux m indiquait déjà que les quelques heures que j’allais passer avec lui seraient d’une grande richesse.

La vie est très dure à Cuba…

Les premiers échanges comme cela devient coutumier à Cuba se concentrent sur la difficulté à vivre ici avec l’équivalent du salaire minimum de 300 pesos mensuels (soit l’équivalent de 11 euros …), le cout de la vie exorbitant, la difficulté à se nourrir au quotidien ou acheter des vêtements. Certes, l’éducation et la santé sont gratuites et de très bon niveau pour un pays en voie de développement mais très vite la carte postale paradisiaque est vite effacée et l’image d’ un pays à la limite de la subsistance prédomine… Mais revenons à notre personnage du jour, Yvan la vie, riche en événements va me ramener également à ma propre histoire…

5 ans de prison pour avoir tué et mangé sa vache…

Au hasard d’un chemin, nous découvrons un ferme bordée d’une rivière ou s’abreuvent deux chevaux maigrelets, un troisième allongé sur le sol semble en piteux état. Yvan s’approche de lui et me dit : « Il est mort, le fermier attend le contrôle du service vétérinaire pour déclarer sa mort et ensuite il sera brulé… Je connais bien la procédure car dans mon précédent métier j’étais assistant vétérinaire et je passais souvent dans les fermes. D’ailleurs plus jeune, j’avais une ferme avec quelques vaches qui me fournissaient le lait… Je ne mange plus de viande de bœuf depuis cette époque, cela fait plus de trente ans… Devant mont interrogation, il me répondit : « j’ai fait 5 ans de prison …pour avoir tué une vache, j’avais faim, je ne pouvais pas nourrir ma famille, alors j’ai tué une vache, je l’ai découpée en morceaux, je l’ai salée, creusé un trou, déposé les morceaux, et j’ai installé un petit tuyau pour que ma famille puisse manger pendant des mois pendant que j’étais en prison !!!

Aujourd’hui, cela m’aurait couté trente ans… je ne devais pas tuer ma vache, juste l’utiliser pour le lait puisque qu’elle appartenait à l’état (1) … j’ai dû être dénoncé par des voisins mais je suis content car malgré les recherches, « ils » n’ont jamais pu la retrouver et ma famille a pu manger pendant des mois … (il en rit encore…)

Soldat en Afrique malgré lui…

Et puis il y a eu d’autres événements beaucoup plus sensibles dans ma vie. A 16 ans, « Ils » sont venus me chercher pour me mettre dans un camp d’entrainement pendant 6 mois ou j’ai appris le maniement des armes, je ne savais pas où j’étais, mes parents n’ont pas eu de nouvelles. Puis j’ai embarqué sur un bateau russe, 24 jours de mer à fond de cale car nous ne pouvions sortir que la nuit pour ne pas être repères par les américains… j’ai débarqué en Angola une nuit à 1 heure du matin, à 9heures du matin le même jour j’étais au milieu de combats avec des balles qui crépitaient autour de moi (il imite le bruit des balles…) ; A 17 ans je me trouvais enrôlé de force dans l’armée cubaine pour combattre dans le camp socialiste (soviétiques et américains ne pouvant se combattre directement, seuls les états satellites combattaient pour eux dans une guerre froide qui durera jusqu’en 1989…)

J’ai combattu 2 ans en Angola, je pouvais envoyer une lettre toutes les 3 semaines à Cuba, nous mangions du singe pour survivre, enfin les bons morceaux … mais les africains mangeaient aussi les pattes et les tripes…

Blessé par balle à 19 ans…

Un jour j’ai senti la brûlure d’une balle dans mon corps, mon capitaine m’a dit : « ne te plains pas, la balle qui te brûle n’est pas la plus mortelle, celle que tu ne sentiras pas, celle-là sera la plus grave… » puis un jour j’ai été blessé plus gravement par la balle d’un combattant adverse qui m’a traversé le corps ; j’ai été opéré mais j’ai perdu un rein… j’ai été rapatrié au bout de 2 ans de combat en Angola ( j’aurais dû en faire 3 …). J’étais tireur d’élite, tu vois cette maison la bas avec la fenêtre (il me montre une maison en bois a environ un kilomètre…) mon collègue m indiquait avec ses jumelles les coordonnées du tir , j ajustais mon fusil et j’étais capable de tuer quelqu’un a kilomètre en pleine nuit à travers une fenêtre…

Puis il s’excuse pour aller faire « pipi » en m’expliquant que son rein unique fonctionne difficilement…

Nous nous quitterons au bout de quelques sur cette dernière confession « je préfère mourir de maladie que de mourir de faim » …

Yvan le terrible comme il s’amuse à se faire appeler ici, mais surtout Yvan à qui la guerre a volé son enfance et dont la dernière image que je garderai de lui est celle d’un regard d’enfant qui s’émerveille à la vue d’un rossignol dans la vallée de vinales … Merci Yvan pour m’avoir fait partagé une partie de ta vie et rappelé également des évènements de mon enfance qu’aucun manuel d’histoire ne saura évoquer avec un tel niveau d’émotion !

(1) A l’heure où j’écris ces lignes, Cuba vote une nouvelle constitution où la part belle est donnée à la propriété privée. Déjà 600 000 Cubains se sont lancés dans l’exploitation d’entreprises privées en dix ans pour non seulement pour rêver d’un futur meilleur mais avant tout pour améliorer leur quotidien…

 

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